L'hivernage extérieur revu et amélioré

(révisé en annoté en avril 2000)

L'hivernage extérieur n'a pas tellement la cote au Québec. À part ceux de l'extrême sud de la province, bien peu de producteurs hivernent leurs colonies à l'extérieur. Ce mode d'hivernage a été peu promu et même déconseillé par les autorités au cours des dernières décennies, au profit de l'hivernage en caveau moderne ventilé et réfrigéré. Le caveau moderne tel que mis au point par nos chercheurs québécois est certes une percée technologique importante et représente une option relativement sûre qui conviendra à plusieurs. Elle comporte néanmoins certains inconvénients tels l'obligation de transporter les ruches deux fois pour les entrer et les sortir, les coûts de construction élevés du caveau et aussi le risque de panne des systèmes de ventilation et de réfrigération avec les conséquences que l'on connaît sur l'état des colonies au printemps.

Ailleurs au Canada l'habitude d'hiverner à l'extérieur est bien plus répandue. Il faut croire que les inconvénients invoqués chez nous, -- je pense à la consommation de sucre supérieure, au risque de pertes accru et à la prétendue détérioration accélérée du matériel de ruches, -- ne sont pas vus de la même manière par les communautés apicoles des autres provinces. Dans toutes les autres provinces canadiennes, l'hivernage extérieur est au moins autant pratiqué que l'hivernage intérieur et ce semble-t-il avec un bon succès, c'est-à-dire des taux de survie excédant souvent 90 % et des colonies fortes couvant 6 cadres et souvent bien plus en avril. Ces apiculteurs se réjouissent aussi du développement accéléré des colonies hivernées à l'extérieur.

Je me suis demandé pourquoi il en serait autrement au Québec. En 1994, mon rucher était limité dans son développement par la capacité de mon équipement de transport et de mes caveaux d'hivernage. J'ai vu dans l'hivernage extérieur une façon d'opérer plus de colonies sans toutefois investir davantage dans ces équipements. De plus, l'hivernage extérieur constituerait un bon test de rusticité pour mes colonies dans le cadre de mon programme de sélection génétique ! Au cours des trois dernières années j'ai donc hiverné un nombre croissant de colonies à l'extérieur : 50 la première année (94-95), 100 la seconde et finalement 300 en 1996-97. (Ce nombre a atteint 450 pour l'hivernage de 1999-2000). Pour ce faire, j'ai utilisé un nouveau matériau d'emballage qui simplifie la tâche en plus de réduire les coûts. J'ai aussi eu plusieurs échanges avec des apiculteurs professionnels d'autres provinces afin de bénéficier de leur expérience. Pourquoi réinventer le monde?

Je voudrais vous amener à reconsidérer l'option de l'hivernage extérieur à la lumière de certaines données nouvelles, notamment le développement de nouveaux matériaux et l'arrivée des nouvelles parasitoses. D'un point de vue pratique, je veux vous décrire une méthode d'emballage efficace et économique qui rend encore plus facile et avantageux l'hivernage extérieur.

Sans faire un cours, je rappelle brièvement les principes de base à respecter pour un bon hivernage extérieur. Il faut un emplacement protégé du vent et des colonies saines, fortes et ayant de jeunes reines à leur tête. Dans la plupart des régions il vaut mieux hiverner les colonies dans deux hausses. La colonie a besoin de cet espace pour loger ses provisions. Chaque colonie a besoin au minimum de 28 kilos (60 livres) de sucre sec ou de l'équivalent en miel à faible teneur en minéraux. Dans la grande majorité des régions du Canada il faut également envelopper les ruches d'un isolant quelconque. Le dessus de la ruche est le plus important à isoler. Il est fortement recommandé d'emballer les ruches par groupes de quatre. Les ruches doivent être surélevées par rapport au sol. Personnellement je les laisse en permanence sur des palettes. Enfin il faut aménager dans le haut de la ruche une sortie d'air qui servira aussi de trou de vol pour les périodes où l'épaisseur de la neige au sol sera importante.

Je veux particulièrement attirer votre attention sur un nouveau matériau isolant que j'ai eu l'idée d'utiliser en 1995 et qui s'avère selon moi le matériau de choix pour l'emballage des colonies. Il s'agit d'un isolant souple constitué d'un double rang de bulles d'air scellées dans un film plastique et protégé de part et d'autre par un revêtement aluminisé. L'isolant est vendu en rouleaux de 24 ou 48 pouces sous diverses marques de commerce. Son prix de revient est d'environ 33 sous le pied carré. Son facteur isolant est de 6,6 (sans chambre d'air). En plus d'être économique, les avantages de ce nouveau matériau sont multiples. Il est léger, facile à tailler, facile à transporter et à entreposer. Il n'absorbe pas l'humidité et est tout à fait hygiénique. N'oublions pas que la ruche sert à l'entreposage du miel avant qu'il soit récolté par l'apiculteur. Je n'aime pas l'idée d'utiliser de la laine minérale dans cet environnement.

Tous les pièces d'isolant peuvent être taillées à l'avance. Une bande de 2 pieds de largeur par 12 pieds de long est d'abord enroulée autour des quatre ruches regroupées puis collée sur elle-même (illustration 2) à l'aide d'un ruban collant rouge utilisé en construction, le seul à ma connaissance qui se comporte bien aux grands froids. Quatre incisions de 4 pouces sont faites dans le bas vis-à-vis les coins pour dégager le devant des plateaux. L'isolant replié forme alors une bavette qui sert de réducteur d'entrée et empêche aussi l'écoulement de la pluie à l'intérieur de la ruche (illustrations 1 et 2). Je n'utilise pas d'autre réducteur d'entrée. Une ouverture est aussi pratiquée vis-à-vis le trou de ventilation de chacune des quatre ruches. La protection des côtés excède en hauteur de quelques pouces le dessus des entre-couvercles laissant ainsi un espace pour placer un pièce de polystyrène extrudé (styrofoam) de 1 pouce et demi d'épaisseur sur le dessus de chaque ruche (illustration 2). Une grande pièce d'isolant à bulles d'air de 48 pouces par 40 pouces est déposée sur les quatre ruches regroupées et rattachée aux côtés au moyen du même collant à construction (voir illustration 1). Elle fait office de couvercle commun pour les quatre ruches. Les couvercles individuels ne sont pas requis. En collant la pièce du dessus il faut prendre garde d'obstruer les trous d'aération. Si tout est bien fait son rebord replié les protège plutôt à la manière d'un déflecteur (voir illustration 3). Quelques agrafes plantées dans le côté des ruches à travers l'isolant, de part et d'autre de l'emballage, empêcheront le vent de s'y engouffrer et de le soulever. Par précaution on place aussi un poids sur le dessus.

Une personne seule peut mettre en place cet emballage en à peine quelques minutes (de 11 à 14 minutes par palette de 4 ruches pour une personne seule d'après une évaluation de 1998). Son coût global est d'environ 14$, soit 3.50$ par ruche tout compris. Ceci est bien peu si on considère le coût de location d'un espace d'hivernage intérieur qui semble se situer présentement (en 1997) entre 6$ et 7$ par année. À moins que les rongeurs ne l'endommagent, un emballage aura une très longue durée de vie.

L'expérience de quelques années me montre que les ruches hivernées à l'extérieur de la manière que je viens de décrire ont la plupart du temps un développement accéléré par rapport à celles hivernées à l'intérieur. Pour moi, ceci compense le risque d'une année de pertes plus importantes par ci par là. Tout le monde se rappellera du terrible printemps de 1997 ou, dans la plupart des région du Québec, les colonies ont régressé dangereusement jusque tard en mai au lieu de se développer. Ce fut le cas de toutes mes colonies hivernées en caveau. Par contre mes colonies hivernées dehors sont sorties plus fortes en moyenne et ont maintenu leur force malgré les déboires du temps. La force moyenne des colonies hivernées à l'extérieur a été de 8,5 cadres d'abeilles. Elle a varié de 7,4 cadres à 10,2 cadres selon les emplacements. Les pertes hivernales (comptabilisées au début de mai) ont été de 6%. 35% des colonies hivernées à l'extérieur avaient 10 cadres d'abeilles et plus. Toutes ces colonies ont même donné chacune un nucleus en mai sans pour autant que leur rendement en miel en soit affecté. Je n'ai constaté aucune accumulation d'humidité dans les ruches. Les rayons ne comportaient aucune moisissure. Je n'ai pas de raisons de croire que le matériel se détériore plus rapidement qu'en condition d'hivernage intérieur.

Pour ma part mon orientation est déterminée. D'ici quelques années la plupart de mes colonies seront hivernées à l'extérieur avec ce type d'emballage. Je continuerai cependant d'hiverner à l'intérieur les nouvelles colonies formées après la fin de juin. Je reconnais que l'hivernage extérieur représente certains risques mais l'hivernage intérieur n'est pas 100% sûr non plus. Pensez aux pannes possibles des systèmes de ventilation et de refroidissement. (Cependant, à l'issu de l'hivernage 1999-2000, je constate que les risques appréhendés ne sont toujours pas concrétisés. Les pertes sont seulement de 2% cette année et ont été de 5% en 1998-99.)

Finalement, permettez-moi de dégager une autre perspective. Je vois également un autre avantage à l'hivernage extérieur. La seconde chambre à couvain étant laissée sur les ruches, la récolte du miel d'automne peut être faite beaucoup plus rapidement. Ceci permettra donc d'entamer un traitement contre la varroase très tôt en septembre. On sait que ceci constitue une des clés du succès dans le contrôle de cette maladie.

Alors, tout ceci remet-il en question vos positions concernant l'hivernage extérieur ?

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Ruches hivernées à l'extérieur selon la méthode décrite dans cet article.
Cette photo montre bien l'espace laissé sur le dessus pour l'isolant supplémentaire. On voit bien aussi la bavette agissant comme réducteur d'entrée et les ouvertures aménagées vis-à-vis les trous d'aération dans le haut des ruches.
Cette prise de vue rapprochée montre bien le trou d'aération du haut protégé par la portion repliée du toit de l'emballage.